Jeanne d’Arc prisonnière

d'Art et d'Histoire

Louis-Ernest Barrias, gloire, honneurs et talent immense
Ernest Barrias. Encore l’un de ces sculpteurs magnifiques du Second Empire et de la Troisième République tombés dans un oubli à la mesure de l’engouement qu’ils ont connu de leur vivant. Il est de cette génération de ces sculpteurs travailleurs et acharnés qui, succédant à leurs maîtres, novateurs ou conservateurs de la période romantique, s’efforça de concilier leurs enseignements à leur inspiration libre et féconde, dans un amour inconditionnel de leur métier et de leur art. Tous accèdent aux honneurs et à la gloire, certains, comme Ernest Barrias, plus que d’autres. Son talent seul ne comptait pas, il était estimé pour ses aptitudes techniques, son ardeur à la tâche, son opiniâtreté, son dévouement envers ses élèves, la sincérité de ses convictions et sa noblesse d’esprit et sa détermination à concilier les beaux-arts et les arts décoratifs.
La Troisième République est son mécène, comme celui de beaucoup d’autres artistes, car porté par la demande, le siècle n’a été avare de talents : décors de bâtiments publics et privés, de monuments funéraires, portraits en buste et petits bronzes de décoration. Mais voilà qu’au tournant du siècle, et la tendance s’est amorcée aux lendemains de la guerre de 1870, les critiques d’art se fatigue de cet envahissement de la sculpture monumentale dont ils trouvent qu’elle sombre dans la médiocrité : trop de talents tuant le talent. Ce désamour pour la sculpture a été consommé après la Grande Guerre, et aujourd’hui, le nom d’Ernest Barrias est tombé dans l’oubli…
Né à Paris, le 13 avril 1841, Louis-Ernest Barrias et son frère aîné Félix-Joseph (1822-1907) sont les deux fils de Felix-Joseph Barrias, soldat qui, dégagé des armes, embrasse une seconde carrière de peintre de porcelaine et étoffes. Bien que grandissant dans un milieu si modeste, qu’il en est proche de la pauvreté, les frères Barrias, qui manifestent très tôt l’un et l’autre quelque talent, sont encouragés dans la voie artistique par leur père. De vingt ans son aîné, Félix-Joseph a tracé la voie à Louis-Ernest. Élève de Léon Cogniet (1794-1880, peintre et lithographe néo-classique et romantique) en 1838, il décroche le Premier Prix de Rome au dessin en 1844 et part à Rome. Les parents Barrias se sont séparés, et le jeune Louis-Ernest reste seule avec sa mère, Antoinette Delamare. Presqu’aveugle, cette dernière garde son fils auprès d’elle plutôt que de l’envoyer à l’école. Il apprend malgré tout les principales bases du savoir, mais lorsque Félix rentre à paris, en 1850, il l’inscrit à l’école et lui enseigne les rudiments du dessin. Pourtant, le jeune garçon préfère modeler la glaise. Félix l’envoie chez son ancien maître, Léon Cogniet, qui depuis 1851 est professeur de dessin à l’École des Beaux-Arts. Et grâce à qui non seulement il progresse mais découvre la beauté du trait et l’apprécie. Ainsi formé, Félix lui ouvre les portes de l’atelier de sculpture de Jules Cavelier, l’un de ses camarades de la Villa Médicis à Rome, puis de François Jouffroy, membre de l’Académie des Beaux-Arts et sculpteur émérite. C’est ainsi que lorsque le jeune Ernest Barrias entre à l’Ecole des Beaux-Arts, le 7 avril 1858, sa formation est déjà bien entamée.
D’une volonté infatigable, Ernest Barrias s’acharne et travaille. Il obtient un second prix de Rome qui l’encourage. Il se lance dans le portrait en bustes (le premier sera celui de son père). Très rapidement, il acquiert une réputation de portraitiste qui le suivra sa vie durant. Mais le jeune sculpteur cherche encore à apprendre, et le voilà dans l’atelier de Mathurin Moreau (1822-1912), spécialisé dans la sculpture décorative. Il y apprend l’art de la frise, qu’il met aussitôt en application pour une villa de Deauville, l’Opéra de Paris et l’Hôtel particulier de la Païva, sur les Champs-Élysées. En 1864, il envoie au jury du Grand Prix de Rome une fresque sur le thème de la Fondation de Marseille, et obtient le Premier Prix. Il a 23 ans. Enthousiaste et joyeux il s’installe à Rome où, plutôt solitaire, il travaille, observe, admire, étudie, se cultive jusqu’à ce que résonne, jusqu’en Italie, le tocsin sanglant : les Prussiens sont aux portes de Paris. Bien qu’exempt du service militaire, le jeune Ernest se précipite à Châlons-sur-Marne où il s’engage dans les Mobiles de la Marne. Avec eux, il rejoint Paris avec les épaulettes de Lieutenant. Pendant le si terrible siège de Paris, il contracte une bronchite dont il ne guérira jamais vraiment.
Attaché à une sculpture monumentale naturaliste et figurative, son inspiration est toujours grave et mélancolique se complaisait dans la réalisation des monuments funéraires. Cet état d’esprit lui inspira une œuvre monumentale qui fut récompensé par la Médaille d’Honneur au Salon de 1878 : Les Premières Funérailles où Adam et Eve éplorés, portent le corps sans vie de leur plus jeune fils Abel, assassiné par la jalousie de son frère. Il sera d’ailleurs fait cette même année chevalier de la Légion d’Honneur (il sera promu officier en 1881 puis commandeur en 1900, quelques années avant sa mort). Le succès de cette œuvre attire à Ernest Barrias encore plus de succès, plus de commandes en tous genres. Mais l’offre étant là, il pouvait se permettre de mener sa carrière comme il l’entendait, en ne répondant qu’aux propositions qui convenaient à son inspiration.
A la mort de son auguste maître, Jules Cavelier, en 1894, il accepte de prendre sa succession à l’École des Beaux-Arts, alors qu’il est déjà membre de l’Institut et membre de l’Académie des Beaux-Arts.
Il s’éteint à Paris à l’âge de 64 ans.

L’œuvre : un portrait en pied de l’héroïne de la France
Ce bronze est la réduction d’une statue monumentale (elle culmine à une hauteur de deux mètres) exécutée, en marbre, par Ernest Barrias, pour le Monument du Bonsecours, à Rouen.
Sur une base circulaire, sculptée en pied, l’œuvre représente Jeanne d’Arc, en armure, les mains jointes et les poignets enchaînés. Cette représentation de l’héroïne nationale est unique. Incroyablement forte, mais douce à la fois, humblement fière, elle ne ploie pas devant ses juges. Son visage juvénile est impassible, empreint d’une intériorité reflétée par son regard fixe et lointain. Ernest Barrias avait trouvé son modèle en une jeune religieuse lorraine d’origine paysanne. Dans la tranquillité poignante de l’acceptation du sort qui va lui être réservé, il a joint les mains de son sujet, à la fois dans un geste de reddition, mais surtout de prière. Ernest Barrias a voulu que sa Jeanne d’Arc incarne les valeurs morales fondatrices de sa légende : foi et combativité. Jeanne d’Arc doit, encore et toujours rappeler le sentiment patriotique exacerbé en France quelques vingt années auparavant.

Un monument, une héroïne, une histoire de l’Histoire…
Qui ne connait pas Jeanne d’Arc, la petite lorraine qui sauva le Royaume de France ? Née au cœur de la guerre de Cent Ans, en1412, dans le petit village vosgien de Domrémy, Jeanne entend, à 13 ans, des voix célestes lui demandant de libérer la France de son ennemi anglais. Partie de rien, elle galvanise les armées française et le roi lui-même jusqu’à sa capture, en 1430. Accusée d’hérésie, elle est condamnée et brûlée vive le 30 mai 1431 sur la place du Vieux Marché, à Rouen.
L’histoire de Jeanne d’Arc est devenue de plus en plus populaire au cours des siècle. Elle a inspiré les artistes, et son effigie a investi les monuments publics aussi bien que les espaces privés des maisons. A partir de 1869, sans doute parce que des historiens, à la suite de Jules Michelet, laïcisent le mythe de Jeanne d’Arc, l’Église se penche avec intérêt sur la petite bergère de Domrémy. L’évêque d’Orléans, Monseigneur Dupanloup, introduit une procédure canonisation de l’héroïne française. Après la guerre de 1870, la «bonne Lorraine » comme on la surnomme, commence à symboliser l’espérance et la revanche des Français. Dans cet état d’esprit, l’archevêque de Rouen, Monseigneur Thomas, soutenus par quelques artistes et commanditaires rouennais, relance le projet d’un Monument dédié à l’héroïne qui avait été que le conflit franco-prussien de 1870 avait fait tomber dans les oubliettes. C’est ainsi qu’en 1892, est inauguré le Monument à Jeanne d’Arc. Situé au bout de l’esplanade qui s’étend devant la façade occidentale de la Basilique Notre-Dame de Bonsecours, sur une colline de la commune de Bonsecours, dominant Rouen et la vallée de la Seine, le Monument à Jeanne d’Arc a été réalisé par les architectes Lucien Lefort et Juste Lisch (celui-là même qui réalise, en même temps, la gare Saint-Lazare à Paris).
Ce monument est le précurseur d’un culte très fervent qui va se développer autour de la « Pucelle d’Orléans » après 1910. En effet, béatifiée le 18 avril 1909, Jeanne d’Arc est canonisée, par le pape Benoît XV, le 16 mai de l’année suivante puis déclarée patronne de la France. Désormais, sa statue en arme, investie les églises, et elle devient un vrai modèle de foi.
Conçu à des fins de réappropriation religieuse de Jeanne d’Arc, l’édifice de style Première Renaissance se compose d’une grande terrasse en granit de Vire aux quatre coins de laquelle quatre moutons sculptés par Georges Gardet (1863-1939) veillent sur l’héroïne de la France. Un kiosque s’y dresse au centre, réceptacle de la statue de deux mètres, en marbre, de Jeanne d’Arc, réalisée par Ernest Barrias. Sur le socle de la statue se lit l’inscription « Vive Labeur » longtemps considéré comme la devise de Jeanne d’Arc. Le kiosque est surmonté d’une coupole ronde à lanternon polygonal abritant la statue monumentale de l’archange saint Michel terrassant le dragon, en bronze doré, sculpté par Gabriel Jules Thomas (1824-1905). De chaque côté, deux édicules abritent les statues, au sud, de sainte Marguerite (due à Édouard Pépin, né1853) et au Nord, de sainte Catherine (exécutée par Raoul Verlet 1857-1923. Saint Michel, sainte Marguerite et sainte Catherine étaient apparus à la jeune Jeanne, lui ordonnant de relever la Couronne de France.
Le corps du monument renferme une chapelle dédiée à Notre Dame des Armées. Sur le rebord de la coupole, on peut déchiffrer le nom des principales villes que Jeanne d’Arc traversa.
Ce Monument à Jeanne d’Arc fut très fréquenté jusqu’à la Grande Guerre, encore plus après 16 mai 1920, date de sa canonisation par Benoît XV, et de la consécration de la France à la toute nouvelle sainte et la consécration de la France à la vierge

POUR ALLER PLUS LOIN
Philippe CONTAMINE et alii, Jeanne d’Arc, Histoire et Dictionnaire, Éditions Bouquins, Paris 2012, 1216 pages
Philippe CONTAMINE, La Guerre de Cent ans, PUF, QSJ ?, Paris 2010, 128 p.
Georges LAFENESTRE, L’œuvre de Barrias, Éditions Philippe Renouard, Paris 1908, ill., photographies hors et in texte, 115p.
Olivier HANNE, Jeanne d’Arc, biographie historique. Bernard Giovanangeli éditeur, paris 2012, 255 p.
Stanislas LAMI, Dictionnaire des Sculpteurs du 19ème de l’École Française, Librairie Ancienne Honoré Champion, Paris, 1914 , tome 1 470 , pp. 53-61Camille ORENSANZ, Louis-Ernest Barrias, un sculpteur sous la Troisieme République », thèse de doctorat soutenue le 2/07/2014, Paris IV Sorbonne
Guillaume PEIGNE, Dictionnaire des sculpteurs baroque français 1870-1914, Editions du CTHS, Paris 2012, 559 p., pp. 69-78
Susse Frères, 150 ans de sculpture 1837-1987, Editions Susse Frères, Paris 1992

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