Le Fusilier marin du Bayard

d'Art et d'Histoire

Charles Anfrie, des sculptures à la gloire des combattants de 1870
Sculpteur très discret, et pourtant prolifique, Charles Anfrie est né à Paris en 1833. Elève du statuaire Eugène-Antoine Aizelin (1821-1902, il ne produisit que des figures de 25 à 50 cm. Ses sujets de prédilection sont les soldats qui ont vaillamment combattus, aussi bien en 1870 que dans d’autres circonstances, comme notre valeureux Fusilier Marin du Bayard. Mais il a su également être écléctique et traité différents thèmes, toujours sur un mode enjoué et sans prétention (acrobate, joueuse de vieille ou d’orgue de barbarie, pécheur, fauconnière, cueilleuse de cerises, la première culotte, une élégante et son chien ou au chapeau, une femme ailée, une tricoteuse voire même un cupidon) ou humoristique comme « L’Accident » qui révèle la moue consternée d’un garçonnet découvrant l’énorme accroc fait à sa culotte, la Première cigarette. Quelques figures littéraires ou historiques aussi, telle Esmeralda ou dans un autre genre, Christophe Colomb.
Il n’exposa que très peu au Salon des Artistes Vivants, ce qui ne l’empêcha pas de développer une certaine renommée. Il s’éteignit à Paris en 1905.

L’œuvre : Le Fusilier Marin du Bayard
Dans une volonté de rompre la verticalité un peu monotone des figures de soldats, Charles Anfrie a pris le partie d’une position assez peu banale pour son fusilier : une jambe en avant, ce qui permet de reculer le bassin du personnage et d’avancer le buste en avant et de lui faire adopter la position du guetteur. La main devant les yeux, pour voir plus loin ? pour s’abriter d’une trop grand luminosité ? Le fusilier observe, le sabre au côté, le fusil dans le dos et la hache en main.
Le socle semble assez incongru si notre Fusilier est à bord de son navire. Mais pas tant que cela s’il a débarqué, ainsi foule-t-il des feuillages, d’où pointent quelques torpilles.

Un hommage détourné au Bayard et son si fameux héros,
l’Amiral Amédée Anatole Prosper Courbet
La IIIe République prône que la « France ne peut être seulement un pays libre ; […] elle doit être aussi un grand pays, exerçant sur les destinées de l’Europe toute l’influence qui lui appartient […] et porter partout où elle le peut sa langue, ses mœurs, son drapeau, ses armes, son génie ». Avec Jules Ferry, à la Présidence du Conseil (depuis le 21 février 1883) tout autant qu’au portefeuille des Affaires étrangères (depuis le 20 novembre de la même année), l’idéal devient action : la grande entreprise coloniale est lancée le 21 février 1883.
Dans cette optique, le tout nouveau cuirassier de croisière (il a été lancé en mars 1880), est envoyé en mission au Tonkin en mai 1883. Le 10 juillet 1883, le Bayard, commandé par le vice-amiral, Amédée Anatole Prosper Courbet, arrive en Baie d’Along, au large du Tonkin, où il prend la tête de la Division Navale du Tonkin. Il s’empare de la citadelle de Hué, contraignant l’empereur d’Annam Hiêp Hoa à signer le traité de paix de Hué (août 1883) qui impose sur cette région le protectorat de la France. La Chine ne l’entend pas de cette oreille, et envoie ses troupes régulières, les Pavillons Noirs. Les combats opposant troupes françaises et Pavillons Noirs sont sans merci mais l’Amiral Courbet finit cependant par avoir raison d’eux après sa victoire à Sontay, d’où il avait personnellement dirigé l’offensive depuis un promontoire qui le rendait visible non seulement aux yeux de ses soldats mais aussi au feu des Chinois. L’amiral reste cependant imperturbable sous la mitraille, et son sang-froid absolu lui vaut le respect de ses troupes mais également des troupes terrestres, peu habituées à être commandées par un marin.
C’est alors qu’éclate, le 15 juin 1884, « l’affaire de Lang Son ». Petite ville du Tonkin à quelques encablures de la Chine, tenue par les troupes françaises, Lang Son est évacuée sur décision du Colonel Herbinger (mars 1885), suite à de violentes attaques des Pavillons Noirs. Cette évacuation quelque peu intempestive est aussitôt montée en épingle à Paris, par les députés radicaux de la Chambre, regroupés autour de Georges Clemenceau. La politique coloniale de Jules Ferry est vilipendée, conspuée, critiquée, et les députés emportés par leur élan, accusent même le Président du Conseil de haute trahison au motif qu’il aurait engagé des troupes sans bien en informer les députés. Manifestations populaires devant le Palais-Bourbon. Sous la pression populaire, les députés votent à 309 voix (contre 149) la chute de Jules Ferry. Ce qui n’empêche aucunement son successeur, Henri Brisson, de poursuivre la politique coloniale de la France au Tonkin et en Annam et la France déclare la guerre à l’Empire du Milieu. Le vice-amiral Courbet est chargé des opérations et prend le commandement en chef, en juillet 1884, des divisions navales du Tonkin et de Chine. L’Escadre Courbet se compose de cinq cuirassiers de croisière, de huit croiseurs de 1ère classe, quatre croiseurs de 2ème classe, trois croiseurs de 3ème classe, un aviso de transport, sept canonnières, deux transports de 1ère classe, un croiseur auxiliaire et quatre torpilleurs de 2ème classe. Les Chinois lui opposent onze bâtiments de guerre, douze jonques de guerre et sept canots torpilleurs à vapeur.
Les victoires s’enchaînent. Il prend Bac-Ninh, les forts de Fou-Tchéou, Kelung, Penghu, Hong-Hoa. L’amiral force les passes de la rivière Min, détruisant les forts Lingan, Kimpaï, Blanc. La flotte chinoise est sérieusement mise à mal. Ces victoires sans failles valent à Amédée Courbet une médaille militaire et la promotion au grade d’amiral.
L’amiral reçoit l’ordre de se diriger vers Formose et de s’en rendre maître. Mais Formose, c’est quatre fois la Corse. Et en l’état actuel de sa flotte, il est tout simplement utopique de vouloir espérer pouvoir s’en emparer ou même de pouvoir en organiser le blocus. Dans la rade de Shei Pou, les bateaux chinois interdisent toutes manœuvres des bâtiments français. L’amiral a alors l’idée de mettre à l’eau ses canots à moteur, qu’il équipe de lance-torpille, et voilà la rade dégagée. Cette victoire a un grand impact en France, et le prestige de l’armiral Courbet s’en trouve accru. Sans doute les torpilles qui jaillisent au pied de notre Fusilier-Marin sont-elles un clin d’œil à cette victoire de Shei Pou, due à l’astuce de l’amiral…
La campagne des îles Pescadores est lancée. L’amiral débarque à Formose, Keelung, Makung et fin fin 1885, l’archipel est entièrement occupé par les Français. L’amiral Courbet est en France un véritable héros national. Mais sa santé, déclinante depuis deux ans, et jamais soignée, se détériore. L’amiral est épuisé par cette campagne, aussi bien au physique qu’au moral. Le 11 juin à 6 heures du soir, retrouvant son bâtiment en rade de Makung, après une sortie, il fait un malaise et tombe dans le coma. A 21h30, il a rendu son dernier souffle. Tous les hommes sous ses ordres sont anéantis, et tous sont conviés, et non pas convoqués, à venir s’incliner devant sa dépouille. Tous honorent l’invitation. Puis l’amiral est déposé dans un cercueil de plomb, puis un de chêne, puis un autre de zinc et enfin un de teck. A bord de son cuirassier, l’amiral est ramené en France. Ses marins l’escortent jusqu’à la Cour d’Honneur des Invalides où les honneurs militaires lui sont rendus.

POUR ALLER PLUS LOIN
Pierre LOTI, Propos d’Exil, Ed. Calmann-Levy, Paris 1928, 262 p.
Général de la BRIERE ; Colonel HERBINGER, A la recherche de la vérité sur l’évacuation de Lang Son, éditions Jules Gervais, Paris 1885, 24 p.
Maurice LOIR (lieutenant de vaisseau à bord du cuirassé La Triomphante), L’Escadre de l’Amiral Courbet, Editions Berger-Levrault, Paris 1894, 324 p., gravures hors texte et cartes
Claude FARRERE, L’Amiral Courbet, vainqueur des mers de Chine, éditions Françaises d’Amsterdam, Paris 1953, 254 p.
Etienne TAILLEMITE, Dictionnaire des marins français, Éditions Taillandier, Paris 2002, 572 p., ill.

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