L’Escholier

d'Art & d'Histoire

Emile Picault, un sculpteur néo-baroque
Sculpteur prolifique et de talent, il se spécialise très tôt dans la création d’œuvre dont l’inspiration est diverse. Il sculpte des guerriers, des personnages à costume historique, des troubadours, des courtisanes, d’époque différentes, des sujets mythologique, littéraire, et de théâtre ainsi que des sujets orientalistes.
Il a une prédilection pour les statues allégoriques, chantant les vertus républicaines, mais aussi les bienfaits éclairants de la culture de l’Esprit et le développement du Savoir. Généralement, une inscription en latin est censée éclairer l’amateur quant à la signification de l’oeuvre. Dans toutes ces œuvres allégoriques, Emile Picault a réutilisé les mêmes ficelles éprouvées jeune héros à la musculature parfaire, au visage juvénile mais néanmoins déterminé, au geste déclamatoire parfois un peu excessif, à l’abondance de décors symboliques.
Ces œuvres connaissent un véritable succès d’édition tout au long de sa carrière, notamment grâce à la maison Susse Frère. Les fonderies Colin et Houbedine ainsi que la Société des Bronzes de Paris éditent également un grand nombre des œuvres d’Emile Picault. Ainsi que l’écrit Guillaume Peigné, « (…) l’œuvre d’Emile Picault, témoignage irremplaçable de la volonté d’art d’une époque, montre à quel point le mouvement néo-baroque s’est imprégné avec grandiloquence jusque dans les formes les plus réduites de l’activité sculpturale. »

L’Escholier
Cette sculpture à patine brune représente un étudiant du 14ème siècle, fermement campé sur ses deux pieds, au visage juvénile tourné vers la droite, les sourcils froncés, comme en désaccord avec la scène qu’il observe. Il porte à sa ceinture, retenue par une chaîne, une épée, ainsi que son encrier. Sous son bras droit, il serre un gros livre à fermoir, sur la couverture duquel on peut lire [B]IBLIA. Son état et les deux marque-pages qui en pendent en son centre, indiquent qu’il est régulièrement consulté. De l’ index courbé de sa main droite, notre Escholier tient avec une certaine nonchalance une lanterne allumée, dont le volet est ouvert, sans doute pour mieux éclairer. La terrasse suggère un pavement.
Cet Escholier s’inscrit dans la veine des œuvres d’Emile Picault inspirées du Moyen-Age et exécutées dans un style très proche de l’art florentin des 14-15èmes siècles.

Etre escholier au 14ème siècle
Mais qu’est donc un escholier ? Un étudiant, certes, mais se consacrant à des matières bien spécifiques : le droit et la théologie.
Au Moyen-Âge, après 14 ans, pour peu que le jeune garçon ait eu la chance d’avoir acquis, dans ses plus jeunes années, quelques notions de catéchisme, lecture, calligraphie, grammaire, et latin, il pouvait entrer à la faculté. Il avait alors le choix entre des longues études théologiques, la médecine, et la plus prestigieuse de toute, le droit.
Les études sont onéreuses : logement, nourriture, honoraires des professeurs, frais d’examens, achat des livres, tout est à la charge des étudiants, escholiers compris. A Paris, on les trouvait aux alentours de la Sorbonne, dans ce quartier que l’on surnommait Latin puisque les étudiants s’exprimaient en latin.
Les étudiants étaient potaches, turbulents, trublions. « Il faut que jeunesse se passe » … certes ! Mais c’était bien plus que cela. A côté des étudiants chanceux qui pouvaient, grâce à leur famille subvenir à leurs besoins, se trouvaient ceux qui devaient, les plus nombreux, par tout moyen, assurer seuls leur propre subsistance. Les méthodes utilisées ne s’effectuaient pas précisément dans la douceur. La violence était omniprésente : rapines, chapardages, larcins, maraudages, vols le tout accompagné d’échauffourées, de pugilats, de rixes, charivaris et autres bagarres.

Quatre siècles plus tard, cette vision de l’étudiant médiéval est encore très prégnante. C’est ainsi, qu’en 1867, l’un des rois du roman-feuilleton, le vicomte Pierre Alexis Ponson  du Terrail, (en 20 ans, il a publié quelques 200 feuilletons et romans), fait paraître dans L’Opinion nationale « Les Escholiers de Paris, Légende du pays latin ». Une fois encore, le succès est au rendez-vous ! Et les feuilletons sont réunis dans un ouvrage que le libraire Achille Faure édite. Et comme on ne laisse pas tomber une affaire qui marche, Pierre Alexis Ponson du Terrail, rédige une suite, et 61 autres épisodes sortent dans l’Opinion nationale, avant que le deuxième tome (« La Mort de Ramus ») trois ans plus tard, ne soit édité. Romans d’aventures historiques, criminelles et sentimentales (il faut bien toucher tous les publics !) au style enlevé et palpitant, ils déroulent leurs péripéties multiples, pour le premier tome dans le Paris des années 1560 et pour le second tome, dans le Paris des années 1572.

Petit clin d’œil à l’œuvre de Ponson du Terrail ? L’escholier d’Emile Picault est tout à fait au goût du jour de cette deuxième moitié du 19ème siècle qui s’amorce. Et le succès d’édition que cette statue remporta le démontre bien !

Pour aller plus loin
Guillaume PEIGNE
Dictionnaire des sculpteurs Néo-baroques français (1870-1914)
Éditions du CTHS, Paris 2012, 559 p. ; pp. 399-404

Emile BELLIER de la CHAVIGNERIE ; Louis d’AUVRAY
Dictionnaire général des Artistes de l’École Française depuis l’origine des Arts du dessein jusqu’à nos jours
Librairie Renouard, Paris 1885, tome 2, p. 268

Léo MOULIN
La vie des étudiants au Moyen-Age
Albin Michel, Paris 1991, 296 pages

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