Sculpteur
Alfred Caravanniez
Saint-Nazaire – 7 octobre 1855
Paris 15ème – 30 août 1917
École
École française de sculpture
Dimensions
Hauteur : environ 61 cm
Longueur : environ 50 cm
Largeur : environ 34 cm
Poids : 20,5 kg
Signature
À l’arrière de la terrasse : Caravanniez
Titré
Surcouf
Sur le milieu de la terrasse
Matériau
Bronze à patine médaillée
Le bronze est complet
Laissez-moi vous conter l’étonnante destinée d’Alfred Caravanniez, sculpteur talentueux aujourd’hui oublié…
Alfred Adolphe Caravanniez naquit le 7 octobre 1855 à Saint-Nazaire, qui n’était alors qu’un modeste village de pêcheurs. Sa mère, Angélique Monnet était âgée de trente-six ans. Son père, Léon Caravanniez, de trois ans son cadet, ne déclara la naissance de son fils que le 9 octobre. L’acte, qu’il avait signé (ce qui témoignait à l’époque d’un certain degré d’instruction), mentionnait que la mère était « sa ménagère ». Cette formule pudique indiquait qu’elle n’était point son épouse légitime, mais sa concubine. En accomplissant cette démarche, Léon Caravanniez reconnaissait officiellement l’enfant.
Léon Caravanniez exerçait un métier extraordinaire pour son époque : il était plongeur. Ce métier, dont les origines remontaient au XVIIème siècle, désignait des ouvriers d’élite affectés aux travaux maritimes. Ils nettoyaient les ports et les rades, participaient à l’installation des rades, à la consolidation des ponts, à la fondation des assises de phares. Ils s’employaient aussi à la récupération des ancres et autres matériels perdus dans les ports ou les rades, et des objets emprisonnés dans les épaves. Ces pionniers des fonds marins opéraient sous une cloche de plongée, alimentée en oxygène par une pompe à air, ou parfois revêtu d’un pesant scaphandre.
Les parents d’Alfred ne se marièrent jamais. Léon s’évanouit du paysage familial, abandonnant à Saint-Nazaire, l’enfant et sa mère. Tous deux survivaient dans une masure un peu étrange suspendue aux flancs du rocher de la Vieille-Ville. Elle s’ouvrait sur une cour exigüe. L’accès s’en faisait curieusement par le grenier, les remblais successifs des quais ayant littéralement enterré la maison. Lorsque fut aménagé la nouvelle entrée du port, la bâtisse disparut à jamais.
Pour subsister, Angélique Monnet ouvrit un cabaret. Hélas, elle but plus qu’elle ne vendit. Le cabaret ferma. Elle devint chiffonnière. Surnommée "la Mère Toupet", elle perdait sa raison, consumée par l’alcool et la misère. Pour fuir ce quotidien
sordide, le jeune Alfred, s’engagea comme mousse, à l'âge de onze ans. Le temps peut fuir lentement en mer, très lentement... C’est ainsi que le jeune garçon s’initia à l’art de la sculpture au contact des marins aguerris.
Après six années de mer, le jeune garçon abandonnait la marine pour tenter sa chance à Paris. Il n’y resta guère et revint s’installer à Saint-Nazaire, dans un modeste logement au 21 de place du Bassin, établissant son atelier dans une serre à la sortie de la ville, non loin du dolmen trilithe.
Durant l'hiver 1877-1878, Marie-Joséphine Sazérat, épouse de l’influent entrepreneur de travaux publics Alcide Bord, était à la recherche d’un sculpteur. Le nom d’Alfred Caravanniez parvint jusqu’à elle. Lorsqu'elle poussa la porte de son atelier, elle découvrit le jeune artiste entièrement nu, grelottant dans le froid glacial de sa serre non chauffée, les mains plongées dans la glaise, s'observant dans une psyché pour étudier sa propre anatomie et la reproduire.
Madame Bord, autant éblouie par le courage du jeune sculpteur, que par son œuvre et sa plastique, lui passa derechef commande. Elle intervint auprès de son mari, lequel usa de son influence auprès du Conseil municipal pour faire octroyer à l’artiste, au printemps 1878, attribua à Alfred Caravanniez une bourse de 1 200 francs. Une heureuse fortune ne venant jamais seule, il reçoit également du Conseil Général de Loire Inférieure une somme qui complète la précédente.
Endeuillée par la perte de leur fils cadet, Louis, décédé en septembre 1879 à l’âge de 20 ans, la famille Bord, prenait le jeune sculpteur sous son aile, l’introduisant dans la haute société, lui ouvrant les portes d’une riche clientèle.
Nantis de tous ces recours, Alfred Caravanniez retournait à Paris. Reçu parmi les cinq premiers au concours d’admission de l'École des Arts Décoratifs, il intégra en octobre 1878 l’atelier d’Aimé Millet (1819 – 1891), lui-même disciple du grand David d’Angers. L’année suivante, il était admis à la prestigieuse École des Beaux-Arts, dans les ateliers de Jules Cavelier (1814 – 1894), puis de Louis-Ernest Barrias, grand prix de Rome.
Le 26 septembre 1881, il épousait à Saint-Nazaire la fille d'une commerçant nantais, Victorine Besse, âgée de 21 ans. L'année suivante jour pour jour naissait la première de leurs onze enfants, Marie Victorine.
Par l'entremise de Gustave Bord, Alfred Caravanniez fit la connaissance de Louise-Charlotte-Marie de Bourbon de Vierson, fille illégitime du duc de Berry, demi-sœur du comte de Chambord et veuve du général baron de Charette. Devenue la marraine de l’une de ses filles, cette aristocrate favorisa son installation en 1888 à Saint-Servan. L'artiste y ouvrit un second atelier, s'ajoutant à celui qu’il possédait déjà à Paris, rue Boissonade. Cette impasse privée du XIVe arrondissement était alors le refuge des peintres et sculpteurs de Montparnasse.
Par la suite il s’établissait à Saint-Suliac et en 1896, déposait ses pénates parisiens au 11 impasse du Moulin Vert, petite ruelle calme, proprette, bucolique et fleurie dans le quartier du Petit Montrouge, dans le 14ème arrondissement de Paris. L’impasse portait ce nom depuis 1877 en souvenir de la trentaine de moulins qui déployaient leurs ailes quelques décennies auparavant, sur le plateau de Montrouge et la colline de Montsouris.
La famille Caravanniez, qui comptait déjà sept enfants — quatre autres y naquirent bientôt —, s’installa dans cette demeure aux allures provinciales.
Au salon de 1888, Alfred Caravanniez présentait les maquettes des cinq statues destinées au Monument du comte de Chambord. Bien que la critique se montrât féroce, les bronzes d'édition de Jeanne d’Arc et des deux chevaliers, fondus par la célèbre maison Barbedienne, rencontrèrent un vif succès auprès des collectionneurs.
En 1890, il recevait commande d’une statue d’une Vierge, destinée à dominer le rocher de Bizeux, au milieu de la Rance entre Saint-Servan et Dinard. Au salon de 1892, le sculpteur présentait la maquette aux deux tiers de cette Vierge dominatrice aux deux bras tendus devant elle, protectrice de tous les bateaux qui passeraient devant elle. Coulée en fonte de fer recouverte d'une couche argentée de nickel, la statue sortit des fonderies des forges de la Société Durenne à Sommevoire (Haute-Marne) pour être bénie le 24 octobre 1897.
La ville de Dinan songea un temps à lui confier la réalisation d’une statue de Duguesclin, en 1891, mais la commande échut finalement à Emmanuel Fremiet.
Grâce à la famille Bord, et plus particulièrement Gustave, Alfred Caravanniez était devenu le sculpteur attitré des milieux royalistes et catholiques. Cependant, à partir de 1891, son carnet ne se remplissait plus autant, très marqué par une image religieuse et royaliste. Comme il fallait faire vivre la famille, il dut se résoudre à exécuter des bustes et des médaillons pour des particuliers.
Le 1er mai 1902, le Salon ouvrait une nouvelle fois ses portes avenue Alexandre III. La foule toujours fidèle s’y pressait. Au rez-de-Chaussée, elle pouvait découvrir une sculpture en pied du corsaire malouin Robert Surcouf réalisée par Alfred Caravanniez. Deux mois plus tard, le 11 juillet 1902, Paris-Journal titrait : « Le sculpteur écrasé ». La veille, notre sculpteur avait été renversé violemment par une voiture dont le conducteur avait filé le laissant sur la chaussée, grièvement blessé avec trois côtes brisées. Il lui fallut plusieurs mois pour se remettre de cet accident, pourtant il présentait au salon de 1903 une nouvelle version de son corsaire malouin Surcouf, en bronze, destinée à la ville de Saint-Malo, qui lui valait une médaille de 3ème classe.
Mais la fatalité était à l’œuvre, et commençait à saboter sa carrière. Il avait reçu, en 1902, la commande d’Alfred Capus, président de la Société des Auteurs Dramatiques d’un statue de Robert Planquette, célèbre compositeur de l’opérette très en vogue « Les Cloches de Corneville ». À ajourner sans cesse les séances de pose, il fut bientôt trop tard : le 23 janvier 1903, Robert Planquette décédait brutalement à l’âge de 54 ans. Le sculpteur se contenta alors de réaliser un médaillon, fondu en bronze pour décorer le monument funéraire.
Alfred Caravanniez sombrait de plus en plus dans les démons maternels : l’alcoolisme. Devenu d’une vanité insupportable, ne discourant plus que de son propre génie, ses élèves désertaient son atelier. Peu scrupuleux des contrats passés, il honorait de moins en moins commandes, se brouillait avec ses commanditaires et se perdait en vains procès. La pauvreté s’installa. La famille déménageait de plus en plus souvent, parfois plusieurs fois par an. La taille des logements ne cessait de se réduire. Rongé par le delirium tremens, il terrorisait son épouse, ses onze enfants, qu’il battait à l’occasion tandis que la famine menaçait le foyer.
Incapable d’épouser la modernité de l’Art Nouveau, Alfred Caravanniez resta figé dans un académisme désuet. Les commandes d’État se tarirent. Il parvint toutefois à présenter des sculptures aux salons de 1904, 1905 et 1906. En 1907, il décroche un contrat important qu’il doit à un comité d’irréductible Nazairiens menés par le pilote Hippolyte Auguste Louis Bonin. La statue, La Glorification du Travail, avait été érigée près du pont des Frégates pour l’inauguration de la nouvelle entrée du port en septembre 1907. Elle représentait une allégorie féminine drapée à l’antique laissant paraître un sein, brandissant une couronne de laurier, en appui sur les armes de la ville. Jugée grandiloquente, froide et impudique, la sculpture fut rapidement reléguée au musée, avant d’être pulvérisée (elle était en plâtre) par les bombardements de 1944.
Il présente au Salon de 1908 une dernière œuvre touchante, le buste en plâtre patiné de la plus jeune de ses filles, Agnès, âgée d’un peu plus de trois ans.
La Grande Guerre acheva de consumer les derniers vestiges de la fortune et de la santé d’Alfred Caravanniez. C’est dans le XVème arrondissement de Paris, au 76 de la rue Dutot, dans l'appartement où il venait d'emménager que s’éteignit Alfred Caravanniez le 30 août 1917. Il mourait dans le dénuement le plus absolu, ignorant que son nom était déjà effacé de la mémoire des hommes.
Le 6 juillet 1903, esplanade de la Bourse à Saint-Malo est inauguré le monument dédié au plus célèbre de ses enfants, corsaire Robert Surcouf.
de rallier la Corse depuis MonacoLe nom du sculpteur ressurgissait 14 ans après sa mort, associé à un épouvantable fait divers impliquant l'avant-dernière de ses filles, Irène. Née à Paris en 1901, elle exerçait ses talents de première modéliste dans la réputée maison de haute couture Charlotte Révyl, sise place Vendôme. Le 19 août 1931, elle embarquait depuis Monaco avec son fiancé, Alain Saboureau, un étudiant en médecine. Tous deux très sportifs, ils avaient l'intention à bord d'une sorte de petit canot pliable en caoutchouc rouge équipé d'une voile de rallier la Corse. Ignorant les avertissements des marins et pêcheurs de la Principauté, les deux jeunes gens, déterminés à réaliser un exploit sportif et à le faire homologuer, prirent la mer.
Trois jours plus tard, ils n'étaient toujours pas arrivé en Corse. Le 25 août, un hydravion repérait l'embarcation à la dérive en pleine mer, au large de La Spezia, sur les côtes italiennes. Le corps sans vie d'Irène gisait seul dans le canot. Alain Saboureau, lui, avait disparu. Alors que la rumeur d'un assassinat par balle se propageait immédiatement, l'autopsie balaya les soupçons : Irène avait succombé à une syncope provoquée par la terreur, tragiquement aggravée par le jeûne et la déshydratation. L'embarcation avait en réalité essuyé un gros grain. Alain avait-il été éjecté par une lame de fond, ou avait-il tenté, confiant dans ses talents de nageur, de rejoindre la côte pour chercher du secours ? Le mystère planera à jamais.
Quel affreux destin que celui d'Alfred Caravanniez, écrit René Bruyez dans le Petit Journal du 28 août 1931. Inconnu ou presque de son vivant, inconnu ou presque après sa mort, et dont la fin tragique de l'une de ses filles ressuscita brièvement la mémoire...
Cette œuvre monumentale, sortie de l’imagination d’Alfred Caravanniez a été fondue par la prestigieuse maison Barbedienne-Leblanc.
Son histoire ultérieure ne manque pas de piquant. Jugé trop exigu, son emplacement d'origine est abandonné en 1958 au profit du cavalier des Champs-Vauverts (place du Québec), où la statue est réinstallée sur un socle plus modeste. C'est à cette occasion que l'orientation du corsaire maloin prend un sens crucial : son bras tendu désignait désormais les côtes anglaises. Ce qui la sauvera. En effet, pendant l’occupation, les autorités allemandes considérant que le doigt vengeur de Surcouf montrait l’ennemi anglais, décident de la conserver au lieu de l’envoyer à la fonte, comme tant d’autres chefs-d’œuvre de bronze.
Plus récemment, le 6 juillet 2007, le sabre, qui avait été brisé au niveau inférieur de la main gauche au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, a été fidèlement restauré. Vandalisée en 2017 et le sabre à nouveau brisé. En mars 2018, le sabre était restauré.
Une pièce d'exception
Les Trésors de Gamaliel ont le privilège de présenter ici la réduction de cette statue monumentale. Cette pièce s’impose comme un témoignage historique rarissime : aucun autre modèle réduit de ce Surcouf malouin n'a été recensé à ce jour, si ce n'est celui en possession des descendants de Robert Surcouf.
Si la statue impressionne, l'homme qu'elle incarne appartient à la mythologie maritime. Né à Saint-Malo le 12 décembre 1773 au sein d'une lignée d'armateurs, Robert Surcouf embrassa le destin du grand large dès l'âge de treize ans. Reçu capitaine au long cours (1794), il se distingue immédiatement par une audace hors du commun et un sens tactique redoutable. Nanti d’une lettre de course délivrée par l’empereur Napoléon 1er, il s’engage dans la course contre le commerce anglais. D’exploit en exploit, il devient une véritable légende, avec pas moins de quarante-sept vaisseaux capturés à son actif. L’abordage et la prise du HMS Kent demeurent le fait d'armes le plus éclatant de sa formidable carrière.
Ce 7 octobre 1800, le Kent, puissant navire de la Compagnie Britannique des Indes orientales, vogue vers le Bengale. Ce géant des mers de 1 200 tonneaux, armé de 40 canons, abrite un équipage de 437 hommes dont une centaine de soldats britanniques.
Quand soudain surgit à l’horizon une petite silhouette fine et rapide battant pavillon français. La Confiance est une frégate trois- mâts, armée de 18 canons. Sur le pont, 160 hommes prennent leur poste. Sur la dunette, son commandant, Robert Surcouf, surveille le Kent, sa longue-vue vissée sur l’œil. Une course-poursuite haletante s’engage. La Confiance est légère et très maniable. Elle évite le duel d’artillerie. Le Kent est lourd et lent à la manœuvre et ne peut empêcher l’abordage par tribord. Le combat dure 10 minutes et se solde par la reddition des britanniques. 160 hommes en ont vaincu 437 dont 100 soldats… Parmi les vainqueurs, se trouvait un jeune enseigne, Louis Garneray*, qui fera le récit de cet abordage et l'immortalisera sur la toile. Outre la gloire, le butin s’élève à 100 millions de livres. Comment ne pas entrer dans la légende ?
Couvert d’honneur et de richesses, Robert Surcouf abandonne la course pour devenir armateur. Il finit sa vie dans le calme de sa propriété de Saint-Servan, aux portes de sa ville natale de Saint-Malo, le 8 juillet 1827… il y a 199 ans...
* Ambroise Louis Garneray (Paris 1783 - Paris 1857), fils aîné de Jean-François Garneray, portraitiste et peintre d'histoire , fut corsaire, peintre de marine, dessinateur, graveur et écrivain français.